Association de sauvegarde du patrimoine saulcéen

A.S.P.S.

Le puits place du cloître

LE PUITS DE LA PLACE DU CLOITRE
Par Dominique Chollet

Sur la place, entre la mairie et la collégiale, une construction familière aux Saulcéens accueille le visiteur. Le puits, vestige du passé, nous rappelle qu’à cet endroit au Moyen-Age vivait un chapitre de chanoines. D’une profondeur de 88 mètres, il est alimenté par une nappe phréatique.

Creusé au XIVème siècle, contemporain de la construction de la collégiale, il était indispensable aux chanoines tant du point de vue domestique que pour leurs besoins alimentaires. En effet, chaque chanoine disposait d’une maison entourée d’un jardin ce qui leur permettait de cultiver et de produire légumes, fruits et sûrement des plantes médicinales ainsi que d’élever des animaux de basse-cour. Les maisons étaient disposées autour de l’église et le puits se situait au centre recouvert d’une toiture comme on peut le voir sur la gravure du XVIème siècle ci-dessous.

article puits 1

Les bordiers puisaient l’eau pour l’usage des chanoines. Ces paysans formaient la classe la plus pauvre de cette paroisse. Ils étaient tenus à des corvées très dures car ils ne pouvaient payer les impôts dus au chapitre. Celui-ci exigeait d’eux une redevance en travail.

Le puits, tel qu’on peut le voir aujourd’hui, est surmonté d’une margelle d’un mètre de hauteur. Mais encore au milieu du XXème siècle, elle se trouvait plus près du sol. En raison de la dangerosité, il fut surélevé. Malgré cela, les enfants continuèrent de s’affronter dans des lâchers de pierres les plus longs possible en comptant le temps écoulé avant d’entrer en contact avec l’eau. 

article puits 2

En 1989 Monsieur Jean-Claude Staigre, membre de la section spéléologique de l’Athlétic Club Renault Cléon, est descendu pour la dernière fois dans le puits. A cette occasion une plaque commémorant le bicentenaire de la Révolution a été posée en collaboration avec la Municipalité.

Ses observations nous font revivre l’histoire du puits :

   - la margelle est recouverte d’une épaisse dalle de craie en deux parties. Sous la demi-dalle côté mairie figure l’inscription « offert par Madame Beck en 1860 ». Celle-ci était propriétaire à Elbeuf d’une entreprise qui construisait des machines pour l’industrie textile. Mais nous n’avons pas de document précisant la raison pour laquelle son nom est gravé sur cette pierre.

   - il est maçonné d’un appareillage de blocs de craie depuis le haut de la margelle jusqu’à une profondeur de 20 mètres. Sur certains éléments de maçonnerie, côté sud, on peut lire les repères de fabrication gravés par les tailleurs de pierre. A plusieurs reprises on trouve des encoches qui ont servi à poser des poutres probablement lors du creusement.

   - à 84 mètres de profondeur se situe une cavité naturelle. C’est une salle orientée Sud-Nord qui a servi au curage du puits. Elle mesure presque 12 mètres de long pour une largeur de 3 à 4 mètres. La hauteur de 1,60 mètre au début diminue progressivement pour atteindre une dizaine de centimètres à l’extrémité nord. A l’origine cette salle devait être comblée presque entièrement par des blocs de craie comme en témoigne l’importance des remplissages restés en place dans la partie nord et les traces de désobstructions. Il semble donc bien que ce soient les puisatiers qui aient vidé cette salle pour faciliter le curage du puits.

article puits 4a

article puits 4b

Ce travail de curage était effectué par les puisatiers qui ont laissé des traces et des graffiti au fond du puits et sur les parois :

     - Maistre Jacque Ham… chanoine 1638 le 23 d’aoust
     - Michel Cochois 1766
     - 1870 Batte
     - 1876 Louis Batte
     - Letellier à Elbeuf 1890
     - travaillé dans ce puits en mai MXMXXX Jean Teurnier et Maurice Delande
     - F D (suivi d’une étoile ressemblant à l’étoile de David).

Toutes ces traces sont situées dans la partie sud, à proximité de l’étroiture d’entrée.

article puits 5

On peut penser que c’est la présence de cette salle à 84 mètres de profondeur qui est à l’origine de la légende de l’existence d’un souterrain qui allait vers le château de Guillaume d’Harcourt et qui auraient pu servir à cacher des Templiers.

En effet, les seigneurs d’Harcourt étaient très liés aux rois de France. Jean Ier participa de 1248 à 1251 aux croisades en Palestine et Louis IX dont il était ami, le fit chevalier. Quant à Guillaume d’Harcourt, il était maître d’hôtel du roi Philippe le Bel et devint Grand Queux de France sous Philippe le Long. Quand en 1307, Philippe le Bel dissout l’ordre des Templiers, il est possible que Guillaume d’Harcourt qui était à leur contact, en ait recueilli quelques-uns dans son manoir de La Saussaye.

Les documents manquent pour accréditer cette hypothèse mais on peut dire que les rumeurs ont la vie longue puisqu’elles sont arrivées jusqu’à nous.

Comme vous pouvez le constater le puits de la place du Cloître n’est pas qu’un simple puits pour s’alimenter en eau, c’est un témoin essentiel de l’histoire de notre village.

Bibliographie :

   Saint-Denis H. (1885), Delamare L. (1879) La Saussaye
   Staigre J.C. (1991) Les Cavités naturelles et artificielles de La Saussaye
   Quatrehomme J. (2018) La Saussaye « au fil de l’eau »